Chapitre 1 – Le problème de la stupidité

La stupidité est un problème épineux. J’ai toujours été fasciné par la stupidité humaine. Par la mienne, bien entendu – mais aussi par toutes ces sortes d’attitudes bêtes et d’erreurs insupportables gâchant la vie quotidienne de chacun. C’est suffisamment inquiétant en soit. Mais cela empire lorsqu’on a l’opportunité de découvrir comment les personnes influentes et puissantes se comportent et décident de sujets ayant des répercussions à grande échelle (et sur le long terme).

Nous avons tendance à attribuer la cause de ces erreurs à l’égoïsme, la malveillance, l’hypocrisie, l’orgueil, etc. Ils existent, il est vrai – en quantités astronomiques. Mais une étude attentive de l’Histoire, ou une observation minutieuse des évènements quotidiens mènent tous vers l’inévitable conclusion que la source principale des pire erreurs est la pure et simple stupidité.

Ce fait est généralement accepté par tous ceux qui ont eu l’occasion d’examiner le sujet. Il est efficacement résumé par le Rasoir d’Hanlon: « Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la stupidité suffit à expliquer » [1]. C’est évidemment inspiré du Rasoir d’Ockham – et tout aussi mordant. Cette notion fut confirmée par Robert Heinlein dans une déclaration encore plus simple et plus courte: « Ne jamais sous-estimer le pouvoir de la stupidité humaine ».

[1]L’origine du Rasoir d’Hanlon est incertaine. Il peut être considéré comme un corollaire à la Loi de Finagle (elle-même proche de la Loi de Murphy – voir Chapitre 4). “Hanlon” est probablement une variation phonétique du nom Robert Heinlein, qui proposa ce concept dans sa nouvelle Logic of Empire de 1941

Lorsque la stupidité s’associe avec d’autres facteurs (comme cela arrive souvent), les résultats peuvent être désastreux. Dans de nombreux cas, la stupidité est à l’origine d’évènements provoquant une suite de complications intriquées de façon comique – jusqu’à ce qu’on remarque qu’elles sont tragiques. D’autres fois, la stupidité n’est pas à l’origine du problème mais toutes sortes de comportements stupides aggravent la situation et empêchent des solutions efficaces.

Ce qui me surprend (mais devrais-je m’étonner ?) est la faible quantité d’études dédiées à un sujet aussi crucial. Il existe des départements universitaires dédies à l’élaboration de modèles mathématiques correspondants aux mouvements de fourmis d’Amazonie, ou à l’Histoire médiéviale de l’île de Perim; mais je n’ai jamais entendu parler d’une Fondation ou d’une Association soutenant des recherches en stupidologie [2].

[2]De ce que j’ai pu observer, il n’y a eu que deux occasions où des universités ont tenté de discuter du sujet. L’une était en 2009 en Californie à l’Occidental College. L’autre était en 2011 en Espagne à l’université de Málaga – un cours d’été basé sur mon ouvrage et où j’étais l’un des intervenants. Les deux furent approximatives, de courte durée et sans résultats concluants.

Dans toute la littérature existante, on peut trouver de nombreux commentaires, descriptions de faits et d’évènements qui peuvent nous aider à comprendre le problème. Mais bien peu de livres s’attaquent au fond du problème.

J’ai eu l’occasion de lire un de ces livres lorsque j’étais adolescent, et je ne l’ai jamais oublié. Il s’git de A Short Introduction to the History of Human Stupidity (Une courte introduction à l’Histoire de la stupidité humaine) par Walter B. Pitkin de l’Université de Columbia publié en 1932 [3].

[3]Il est rapporté que Jorge Luis Borges commença à écrire Historia Universal de la Infamia en 1934 – mais il abandonna lorsqu’il se rendit compte que la tâche était trop grande pour une seule vie. Gustave Flaubert a toujours été obsédé par la stupidité, mais il n’a jamais pu terminer son “encyclopédie” prévue sur le sujet (voir chapitre 28).

Je l’ai retrouvé par hasard il y a quelques années alors que je parcourais de vieilles étagères – et à ma grande joie, je l’ai toujours en ma possession. Malgé son âge, c’est toujours un excellent livre. Certaines des observations du professeur Pitkin sont toujours extraordinairement correctes, même après soixante-dix ans.

Avant même de lire le livre, une question évidente se pose. Pourquoi avoir appelé son livre de 300 pages une “courte introduction” ? Le livre se termine sur ces mots: « Épilogue: maintenant nous pouvons commencer à étudier l’Histoire de la Stupidité ». Et rien de plus.

Le professeur Pitkin était un homme sage. Il savait qu’une vie humaine était bien trop courte pour couvrir ne serait-ce qu’un fragment d’un sujet aussi vaste. C’est pourquoi il publia seulement une introduction [4].

[4]D’après Pitkin, quatre personnes sur cinq sont suffisamment stupides pour pouvoir être appelées de la sorte. Cela correspond à un milliard et demi d’être humains lorsqu’il a écrit son livre; cela dépasse les quatre milliards maintenant. Bien entendu, il n’a jamais voulu que son hypothèse soit prise de façon littérale. Mais le chiffre est plutôt inquiétant. (voir Chapitre 25 – La stupidité est-elle en augmentation ?)

Pitkin remarquait qu’il est difficile d’étudier la stupidité car personne n’a vraiment de bonne définition de ce que c’est. En réalité les génies sont souvent pris pour des imbéciles par une majorité stupide (bien que personne n’aie une bonne définition du génie non plus). Mais la stupidité est clairement présente, et il y en a bien plus que ce qui est suggéré par nos pire cauchemars. En fait, c’est ce qui dirige le monde – ce qui est très clair lorsqu’on voit comment le monde est dirigé (voir Chapitre 10 – La stupidité du pouvoir).

Cinq ans plus tard (1937), Robert Musil nota aussi, dans son court exposé On Stupidity (À propos de la stupidité), à quel point ce sujet était peu étudié malgré « la domination honteuse que la stupidité a sur nous » – et déplora l’« incroyablement petit nombre de prédécesseurs traitant de ce sujet ».

Ces dernières années, la littérature sur la stupidité est un peu plus fournie. Mais tous les auteurs qui se plongent dans le sujet remarquent qu’il y a un manque d’études à ce sujet. Lorsque nous essayons de comprendre ce qu’est la stupidité, nous devons faire face à un sujet à peine étudié, rarement compris et largement évité car il est désagréable et embarrassant (comme nous le verrons au chapitre 28). C’est comme si nous savions que nous sommes tous bêtes mais que nous étions gênés de l’avouer.

Nous ne résoudrons pas le problème en le cachant, en le craignant – ou en faisant comme s’il n’existe pas. Partons ainsi à l’aventure dans les méandres trompeurs de la stupidité humaine et voyons ce que nous pouvons y trouver.


L’essence de la stupidologie est de tenter de comprendre pourquoi les choses tournent mal – et comment cela est dû à la stupidité, qui en est la cause le plus souvent. Même lorsqu’elle n’est pas à l’origine du problème, elle ne fait qu’aggraver la situation à cause de nos tentatives maladroites et stupides dans notre recherche d’une solution.

Cette analyse est essentiellement diagnostique, non thérapeutique [5]. L’idée de base est que, en comprenant comment fonctionne la stupidité, alors nous aurons ainsi de meilleures chances de contrôler ses effets.

[5]Certains “antidotes” sont présentés à la fin, au chapitre 30. Je dois cependant insister sur le fait que ce n’est pas une maladie et qu’il n’y a donc pas de thérapie qui puisse la traiter totalement.

Nous ne pourrons la vaincre totalement car elle fait partie de la nature humaine. Mais son impact peut être moins nocif si nous savons qu’elle se cache partout et comment elle fonctionne, et ainsi ne pas être pris au dépourvu.


Certains lecteurs pourraient trouver qu’il est précipité, dans ce premier chapitre, de citer quelques auteurs qui ont des choses intéressantes à nous dire au sujet de la stupidité. Mais je pense que c’est le bon endroit. Pas seulement pour “rendre hommage” à ceux qui le méritent, mais, plus important encore, pour mettre en place le contexte pour la suite du livre sur un sujet généralement sous-estimé et incompris.

Aux chapitres 5 et 6 nous examinerons les contributions majeures de deux auteurs brillants: Cyril N. Parkinson et Laurence Peter, qui n’ont pas écrit au sujet de la stupidité, mais qui nous permettent de comprendre “pourquoi les choses ne marchent pas”. Et le chapitre 7 parle des Lois Fondamentales de la Stupidité Humaine telles que définies par Carlo Cipolla.

On pense évidemment aux contributions de Scott Adams, non seulement dans ses bande dessinées Dilbert, mais également dans ses livres sur ce qui cloche avec les organisations – ceci inclut The Dilbert Future: Thriving on Business Stupidity in the 21st Century (Le futur Dilbert: prospérer grâce à la stupidité du business au 21ème siècle) publié en 1997 qui n’est pas un essai sur la stupidité, ni un exercice de prédiction, mais une description au vitriol de la décomposition culturelle et structurelle des entreprises.

Il existe cependant un exception malgré la rareté générale du sujet dans les travaux académiques: Stupidity (Stupidité) par Avital Ronell (Université de l’Illinois, 2003). Elle confirme le fait fondamental que: la stupidité est difficile à définir et mal comprise. « Essentiellement liée à l’inépuisable, la stupidité est aussi ce qui épuise la connaissance et use l’Histoire ». Et c’est un grave problème. « Ni une pathologie ni un indice d’un défaut moral, la stupidité est néanmoins liée aux échecs les plus dangereux de l’effort humain ».

La stupidité, dit Robert Sternberg dans la préface de Why Smart People Can Be So Stupid (Pourquoi les gens intelligents peuvent être si stupides)(Yale, 2002), est un sujet « que la vaste majorité des théories en psychologie, incluant les théories sur l’intelligence, semblent négliger. Le monde soutient une industrie de la recherche sur l’intelligence et les compétences à hauteur de plusieurs millions de dollars, mais ne consacre pratiquement rien à déterminer pourquoi cette intelligence est gaspillée en se lançant dans d’ahurissants actes de stupidité » [6].

[6]Cet ouvrage est une collection d’essais par différent auteurs, avec de multiples exemples de “gens intelligents qui font des choses stupides”.

James Welles explique cela encore mieux. En 1986 il publia la première édition de Understanding Stupidity (Comprendre la stupidité), qu’il développa d’avantage en 1990 [7]. Comme Pitkin et Musil il y a soixante-dix ans, il trouve que la stupidité est l’un des sujets les moins compris ou débattus dans l’étude de l’Histoire et de la culture.

[7]Dernière édition (Mount Pleasant Press), 1997. James Welles a également écrit The Story of Stupidity – A History of Western Idiocy from the Days of Greece to the Present (L’histoire de la stupidité – Un historique de l’idiotie occidentale de la Grèce jusqu’à nos jours)(1995). Ce n’est pas une “Histoire de la stupidité” mais une suite de commentaires courts et intéressants sur les diverses façon d’être stupide à différents âges et cultures. Malheureusement ces livres sont épuisés et difficiles à trouver, mais les deux sont en ligne à l’adresse suivante: http://www.mensch.net/stupidity/story2/ ainsi que des suggestions sur comment se procurer une version imprimée sont à http://gandalf.it/stupid/welles.htm

James Welles définit le problème assez clairement. « Bien que les chercheurs en comportement humain ont ostensiblement ignoré notre stupidité endémique, beaucoup font carrière en matraquant le thème de l’intelligence. Des salles entières pourraient être remplies de livres écrits sur le sujet. Personne ne peut suivre toute la littérature scientifique produite dans le domaine. Pourtant, malgré une littérature aussi vaste, elle mène à une seule conclusion accablante – personne ne sait ce que c’est. La seule chose dont nous soyons sûrs, c’est que ce que nous appelons “intelligence”, n’a jamais été testée par des tests d’intelligence. Donc même si nous sommes intelligents, nous ne le sommes pas assez pour savoir ce que c’est et donc nous ne savons pas qui nous sommes ou ce que nous sommes. »

« Nous ne pouvons nous comprendre vraiment nous-mêmes sans comprendre la stupidité, et si nous comprenons la stupidité, nous nous comprendrons nous-mêmes. »

« S’il est compréhensible qu’autant d’énergie et d’efforts soient dévoués à l’étude scientifique de l’intelligence, il est quelque peu déconcertant de trouver que le phénomène bien plus courant, réellement dangeureux et potentiellement dévastateur de la stupidité soit totalement délaissé. Il est possible de lire toute la littérature des sciences humaines ou sociales sans trouver une seule référence à la stupidité. Au mieux, elle est évoquée comme l’opposé de l’intelligence, mais cela ne fait qu’obscurcir le sujet. Une question de cette importance mérite assurément une attention particulière. »


Plus loin dans le livre, nous verrons comment et pourquoi le problème de la stupidité est soit survolé, soit incompris, ou simplement rejeté comme “ridicule” [8].

[8]Il y a de nombreux livres qui, d’une façon ou d’une autre, ont (ou donnent l’impression d’avoir) pour sujet la stupidité – et plusieurs ont été ajoutés ces dernières années. Mais peu d’entre eux permettent de comprendre le problème. Une “bibliographie”, ainsi que des commentaires, est disponible en ligne: http://gandalf.it/stupid/bibl.htm

Le fait est que, plus nous progresserons dans le domaine, plus nous nous enfoncerons en territoire inconnu. Mais l’exploration peut-être tout à fait intéressante – et elle devient moins pénible lorsqu’on commence à comprendre comment la stupidité fonctionne et comment nous pouvons faire face à son influence insidieuse.

Ce n’est pas facile. Mais les commentaires de nombreux lecteurs (de la version italienne et du contenu en anglais qui s’est développé en ligne depuis treize ans) montrent que ce livre offre des indications utiles.

Les premiers chapitres servent d’introduction car certaines prémisses doivent être abordées avant d’entrer dans le vif du sujet.

Dans tous les cas, ce livre peut être lu de deux façons. Soit du début à la fin – soit en choisissant les sujets (par chapitres) en suivant les intérêts et curiosités de chacun, puis d’explorer le reste.

Il arrive souvent que les lecteurs commencent par être intrigués, puis alarmés lorsqu’ils réalisent à quel point le problème est grave. Mais en continuant leur lecture, ils deviennent plus à l’aise avec le sujet. Non par leur prise de conscience de “devoir vivre” avec la stupidité, mais par l’ébauche d’une façon de l’appréhender, et donc de réduire son pouvoir omniprésent.

Voir aussi

Le document d’origine (en anglais) est disponible sur sur le site de l’auteur