Chapitre 3 – Prévisible ou imprévisible

L’une des raisons qui rend la stupidité si dangereuse, c’est qu’elle est imprévisible. Nous le verrons en détail dans des chapitres ultérieurs (plus spécifiquement les chapitres 4, 7 et 30). Mais il y a des faits qui prouvent à quel point nous pouvons être stupides au sujet de choses qui sont facilement prévisibles, pourtant nous choisissons d’ignorer ou ne pas comprendre les signes évidents de ce qui va se passer.

J’ai volontairement évité les exemples spécifiques dans ce livre. Car même une liste superficielle remplirait des tomes entiers. Car chaque cas a son histoire, ses particularités individuelles. Car pour les évènements du passé, il peut y avoir des désaccord sur l’explication historique – et que dans de nombreux évènements récents il y a des conflits d’opinion, de position ou d’intérêts. Même lorsqu’ils sont bien choisis, les exemples peuvent obscurcir, plutôt qu’éclaircir un discours.

Mais il y a un cas, aussi clair qu’inoffensif qui, de par sa simplicité (et absence d’effets complexes ou dangereux) peut valoir la peine d’être évoqué. Il est intéressant de noter qu’il n’impliquait pas de groupe particulier ou une certaine culture mais l’humanité toute entière (ou, du moins, cette partie de l’humanité qui utilise le calendrier le plus fréquent et qui possède un accès direct aux systèmes d’informations “globaux”, ou tel que reflété par les médiax locaux).

Il y a de ça dix ans, en 1998 et 1999, il y a eu beaucoup de bruit au sujet de la “fin du millénaire”. Il était généralement accepté, avec peu de doute possible, que le vingt-et-unième siècle, et le troisième millénaire, commenceraient le premier jour de l’an 2000.

Toute cette agitation a pratiquement été oubliée. Il existe encore quelques discussions (souvent inutiles) au sujet du “nouveau millénaire”, mais ce n’est plus un sujet de “buzz”. Nous pouvons donc être calmes et détachés lorsque nous essayons de comprendre pourquoi il y a eu cette erreur bête et évidente.

Peu de choses peuvent être prédites aussi facilement que le fait que la date du fin du vingtième siècle (et donc du second millénaire) arriverait à 0 heures, 0 minutes et 0 secondes le 1er janvier 2001. Il est assez ahurissant qu’une telle confusion se soit autant repandue, avec autant de cérémonies et festivités une année en avance.

Il semblerait que des débats superflus sur la même erreur se soient produits mille ans plus tôt – ainsi que des discussions en 1899 sur quand serait la fin du dix-neuvième siècle.

De nombreuses personnes, qui ne sont ni stupides ni ignorantes, étaient plutôt convaincues que le siècle et le millénaire se termineraient à minuit, le 31 décembre 1999. Il leur avait été difficile de s’adapter à une arithmétique pourtant évidente. Après quelques minutes de réflexion perplexe, ils admettaient à contrecoeur « oui, peut-être que finalement, il n’y a jamais eu d’An Zéro ». Mais ils étaient génés de devoir ajuster leur raisonnement.

Était-ce stupide? Peut-être pas – si nous définissions la stupidité par ses effets concrets (voir chapitre 7). L’”erreur du millénaire” provoqua beaucoup de bruit, mais peu de mal – et si certaines personnes ont saisi l’occasion pour célébrer deux fois, peut-être se sont-ils amusés.

Ce fut décevant pour de nombreux vendeurs de gadgets et babioles. Peut être l’excès de débats confus, ainsi que les doutes sur la date, ont rendu les gens blasés et indifférents. Beaucoup d’objets estampillés “millenium” sont restés sur les étagères. Et les producteurs de champagne en ont vendu moins que prévu. Les agences de voyage ont eu non seulement des résultats médiocres, mais ont reçu des réclamations pour escroquerie pour avoir vendu la mauvaise date.

Cette “comédie des erreurs” n’a pas été totalement inoffensive, quoiqu’elle n’a pas provoqué beaucoup de dégats.

Mais le fait intquiétant est que les idioties les plus absurdes, si elles sont répétées assez souvent, peuvent être largement acceptées comme la “vérité”. Combien de choses qui sont considérées “certaines” sont également fausses ?


Un autre sujet, largement débattu il y a dix ans, concernant la date limite du 31 décembre 1999. Il s’agissait de l’infâme bug de l’an 2000, qui n’inquiète plus personne désormais – bien que de nombreux bugs, anciens ou récents, continuent de se cacher dans les technologies.

La stupidité, dans ce cas, était évidente – et plutôt dangereuse. Le calendrier Grégorien a été défini il y a 415 ans. Il était absurde pour n’importe qui travaillant dans les nouvelles technologies d’ignorer le fait que les systèmes électroniques ne pouvant gérer les années à quatre chiffres allaient dysfonctionner. Ces systèmes furent conçus dans les années soixante. Mais seulement une à deux années avant la date limite, on commença à s’en inquiéter.

Après des décennies de léthargie insouciante, pendant lesquelles le problème fut ignoré, les choses changèrent de façon abrupte jusqu’à devenir hystériques, abusivement alarmantes – prévoyant des catastrophes qui heureusement n’eurent pas lieu.

Il existe de nombreux exemples dans l’histoire des technologies, anciennes ou récentes, de problèmes qui auraient pu être facilement évités, ou efficacement résolus, en étant un peu plus prudent sur ce que les systèmes étaient sensés faire. Mais ce n’est là que l’un des nombreux domaines dans lesquels il existe de telles gaffes.

D’un point de vue plus large, il est inconcevable qu’il y a pu y avoir autant de négligence pendant tant d’années, suivie par autant d’agitation précipitée et confuse. Combien d’autres problèmes, pour le moment ignorés ou non gérés, deviendront des chaos bruyants et désordonnés lorsqu’il sera peut être trop tard ?


Il y a de très sérieux problèmes qui étaient parfaitement prévisibles, mais qui ont été stupidement ignorés ou mal gérés. Un exemple évident est le vieillissement de la population, qui pouvait être projetée mathématiquement avec une excellente approximation une cinquantaine d’année auparavant. Dans des pays comme l’Italie, ce problème n’a pas été réglé quand il aurait été plus simple à gérer – et il continue de causer plus de débats sans intérêt que de mise en place de solutions efficaces.

Il y a l’épouvantable idiocie de continuer à brûler des ressources fossiles, avec toutes sortes de problèmes sans cesse croissants – et de plus en plus alarmants – au lieu d’investir dans ce qu’il faut pour trouver des solutions plus intelligentes.

Il y a l’augmentation de pop;ulation – vec une courbe de croissance qui semble quelque peu moins raide que prévue il y a quelques années. Bien qu’aucune vraie solution ne soit en vue, il y a quelques améliorations, en partie grâce à quelques stratégies intelligentes, mais surtout grâce à une prise de conscience de la population [1]. Mais les forces en jeu incluent des effets pervers comme les maladies, la famine, les massacres, les guerres, et autres formes de violences extrêmes.

[1]Un fait parfaitement établi, mais mal compris ou appliqué, est que la meilleure solution pour la régulation des naissances est d’augmenter le niveau d’éducation des femmes et leur indépendance de décision. Aussi, beaucoup d’autres problèmes pourraient être réglés par des connaissances plus répandues et une meilleure sensibilisation.

Un autre problème qui était facilement prévisible, mais qui a été ignoré jusqu’à devenir catastrophique, est la soi-disant “crise financière” – qui, alors que ce livre est sur le point d’être édité, est loin d’être résolue et reste totalement incomprise. Plus de commentaires à ce sujet à la fin du chapitre 25.

La cécité mentale, la myopie intellectuelle et la stupidité font tourner le monde. Du point de vue d’un observateur lointain dans l’espace, cela pourrait être très drôle. Mais en tant qu’habitant de cette planète, j’ai du mal à trouver cela amusant.


Bien entendu, ce ne sont là que quelques exemples parmi les innombrables cas que n’importe qui peut trouver. Des problèmes à grande échelle qui concernent tout le monde. Ou des petits embarras qui, si pris de façon individuelle, ne concernent que les personnes directement impliquées – mais qui, dans leur infinie quantité, se combinent de multiples façon pour multiplier, propager et augmenter le pouvoir écrasant de la stupidité.

Évidemment ce n’est pas seulement au sujet des problèmes ou dangers prévisibles, mais que rien ni personne n’empêche leur aggravation. Nous revenons à la notion de base que la stupidité est imprévisible – ou que ses effets se manifestent de façon inattendue.

C’est mieux d’être préparé. De comprendre que rien ne ne passe de façon tout à fait cohérente – et de ne pas être surpris par l’inattendu, où il y a souvent des problèmes, mais parfois aussi des opportunités. La stupidité est partout, mais elle ne gagne pas toujours. Si nous apprenons à mieux la connaître, nous pouvons non seulement limiter ses dégâts, mais parfois également inverser le processus, en trouvant une étincelle d’intelligence dans ce qui semblait être une terre désolée de stupidité.