Chapitre 7 – Les lois de Cipolla

Un des essais les plus intéressants jamais écrits à propos de la stupidité peut être amusant à cause de son style ironique – mais il vaut mieux le prendre au sérieux. Il s’appelle The Basic Laws of Human Stupidity (Les lois fondamentales de la stupidité humaine). Il fut écrit en anglais, il y a plus de trente ans, par Carlo M. Cipolla, un professeur Emeritus d’histoire économique à Berkley. Mais il fut pratiquement inconnu du grand public avant son inclusion, en italien, dans un livre publié en 1988. Malheureusement, le texte anglais n’est pas publiquement disponible [1].

[1]Carlo M. Cipolla, Allegro ma non troppo, Il Mulino, Bologna, 1988, traduction italienne par Anna Parish. The Basic Laws of Human Stupidity sont dans les dernières 37 pages. En 2001 ce livre fut publié en espagnol et portugais – mais pas en anglais. L’essai de Cipolla sur la stupidité fut écrit au début des années 70 et circula de façon privée via photocopies. En 1976 il fut imprimé sous forme de fin livret pour en faire un cadeau de Noël à quelques collègues et amis. En 1987 il fut publié par le Whole Earth Review (Revue Terre Entière) – apparemment sans le consentement de l’auteur. En 2002 le texte d’origine en anglais était en ligne, sur Ecotopia et d’autres sites web. Mais soudainement, en 2006, les propriétaires des droits d’auteur décidèrent d’interdire sa publication partout – y compris sur internet. Et ainsi, il fut de nouveau, introuvable. C’est dommage. Mais, hélas, c’est la loi. Parfois il réapparait sur certains sites web, mais je ne peux vous dire oü car c’est “illégal” – et, d’ici à ce que ce livre soit imprimé, il aura probablement disparu de nouveau.

Certaines des observations de Carlo Cipolla (aussi lucides soient elles) confirment les connaissances existantes et le bon sens commun. Comme le fait que la taille du problème – ou “le nombre de personnes stupides”, dans toutes les catégories humaines et sociales – est généralement et vastement sous-estimé [2]. C’est quelque chose que nous pouvons tous remarquer partout et tous les jours. Malgré notre conscience du pouvoir débordant de la stupidité, il nous sommes souvent assez surpris lorsqu’il refait surface au moment et à l’endroit où on s’y attend le moins.

[2]Première Loi de Cipolla: « Toujours et inévitableemnt tout le monde sous estime le nombre d’individus stupides en circulation » – page 45 dans l’édition italienne Allegro ma non troppo.

Deux conséquences sont plutôt évidentes dans n’importe quelle analyse du problème. La première c’est que nous sous-estimons souvent les effets désastreux de la stupidité [3]. La seconde est que, à cause de son côté aussi imprévisible, les comportements stupides sont plus dangeureux que de la malice volontaire [4] (comme cela a été clairement résumé par Robert Heinlein dans le Rasoir d’Hanlon – voir chapitre 1).

[3]Quatrième Loi de Cipolla: « Les personnes non-stupides sous-estiment toujours le pouvoir destructeur des individus stupides. En particulier, les personnes non-stupides oublient constemment que en tout temps et en tout lieu et en toutes circonstances, s’associer et/ou intéragir avec des personnes stupides finit toujours pas être une erreur coûteuse » – édition italienne page 72.
[4]Cinquième Loi de Cipolla: « Une personne stupide est le type le plus dangeureux de personnes » avec son corollaire « Une personne stupide est plus dangeureuse qu’un brigand » – édition italienne page 73.

Ce qui manque dans cette perspective (comme c’était le cas avec Walter Pitkin et avec presque n’importe quel autre auteur sur ce sujet) est la considération de notre propre stupidité – ou, dans tous les cas, du facteur de stupidité qui existe même chez les personnes les plus intelligentes. Voir :doc: chapitre 9 <09_chapitre_09> pour plus de commentaires à ce sujet.

Une des notions clés de la théorie de Carlo Cipolla (ainsi que dans les études de James Welles) est que la stupidité d’une personne est “indépendante de n’importe quelle autre caractéristique de cette personne”. En d’autres mots, la stupidité est partagé de façon égale par toute l’humanité [5].

[5]Seconde Loi de Cipolla: « La probabilité qu’une personne soit stupide est indépendante de n’importe quelle autre caractéristique de cette personne » – édition italienne page 48.

C’est un point élémentaire, qui peut contredire certaines opinions répandues, mais il est confirmé par n’importe quelle analyse attentive du problème. Ce n’est pas juste une façon fade, superficielle d’être “politiquement correct”. Il est essentiellemt vrai qu’aucune catégorie humaine n’est plus intelligente – ou plus stupide – qu’une autre. Il n’y a pas de différence dans la quantité ou la fréquence de la stupidité quand au sexe, l’âge, la race, la couleur, l’ethnie, la culture, l’éducation, etcetera (l’ignorance peut être influencée par la stupidité, ou vice versa, mais ce ne sont pas la même chose – voir chapitre 13).

Il y a un concept, dans la théorie de Cipolla, que j’ai adopté comme méthode dans certaines de mes analyses. Elle est définie comme sa “Troisième Loi (et Loi D’Or)” – « Une personne stupide est une personne qui cause des pertes à une personne tierce ou à un groupe de personnes alors qu’elle même ne bénéficiant d’aucun gain et pouvant parfois même être le sujet de pertes » [6].

[6]Ceci est le sujet central de la théorie de Cipolla – édition italienne page 58.

L’avantage majeur de cette approche est qu’elle évite le problème épineux d’essayer de trouver, en théorie, la définition de la stupidité (ou de l’intelligence) tout en permettant d’évaluer sa pertinence en lien avec des effets concrêts.

Il est plutôt clair que, grâce à ce critère, différentes catégories de comportements peuvent être définis. À l’un des extrêmes on trouve des gens qui font du bien à eux même ainsi qu’aux autres (ainsi nous les appellons “intelligents”). À l’autre bout du spectre on y trouve les personnes qui se font du mal à elle-mêmes ainsi qu’aux autres (et que nous appelons “stupides”).

Évidemment il y a au moins deux catégories “entre deux”. L’une qui fait du mal aux autres pour un avantage personnel (Cipolla les appelles les “brigands” (ndt: bandits en anglais)). Et une autre où les gens se font du mal à eux-mêmes tout en faisant du bien aux autres.

La définition de cette dernière catégorie n’est pas aussi simple qu’il n’y parraît. Il n’est pas toujours approprié de les appeler “malchanceux” ou “incapables”. Cette approche peut sembler correcte si les gains et pertes sont mesurées suivant les critères simplistes de l’économie “classique”. Mais elle peut être fausse lorsqu’elle est appliquée à des gens qui sacrifient volontairement une partie de leur propre bénéfice pour le bien des autres – comme expliqué dans les quelques prochaines pages.

Le concept le plus utile dans l’approche de Carlo Cipolla est la définition de la stupidité (et de l’intelligence) basée sur les résultats de comportements humains, au lieu de théories complexes ou douteuses. Nous verrons dans les deux prochains chapitres quelques résultats pratiques de cette méthode – ainsi que les raisons pour lesquelles certains critères que j’utilise dans le développement de ce sujet sont différents de ceux indiqués par ses “lois”.